L'ethnoarchéologie : apprendre du présent pour comprendre le passé
Lorsqu'un archéologue trouve des ossements d'animaux sur un site préhistorique, comment sait-il si les marques observées résultent d'une découpe par des humains, d'un charognage par des carnivores, d'un piétinement, ou d'une combinaison de ces facteurs ? Une réponse possible : aller observer comment des sociétés de chasseurs-cueilleurs contemporains découpent leurs proies, quelles traces cette découpe laisse sur les os, et comparer ces signatures à celles du site archéologique. C'est l'ethnoarchéologie.
Définition et histoire
L'ethnoarchéologie est l'étude de sociétés vivantes dans le but de formuler et de tester des hypothèses sur des comportements matériels du passé. Elle se distingue de l'ethnographie classique en ce que son objectif n'est pas de décrire les sociétés pour elles-mêmes, mais d'identifier les régularités entre comportements humains et traces matérielles qu'ils laissent. Elle se développe principalement à partir des années 1960-1970, avec des chercheurs comme Lewis Binford (travaux sur les Nunamiut d'Alaska) et Richard Lee (travaux sur les San du Kalahari).
L'étude des comportements de subsistance
Les travaux de Lewis Binford chez les Nunamiut, des chasseurs de caribous d'Alaska, sont fondateurs. Binford observa minutieusement comment ces chasseurs abattaient, découpaient, transportaient et consommaient les caribous, et quel résidu osseux cette chaîne d'activités produisait selon les saisons et les circonstances. Ces « profils d'exploitation » ont servi de référence pour interpréter les assemblages osseux des sites paléolithiques d'Europe et d'Afrique. Ils ont notamment montré que les ensembles osseux de certains sites paléolithiques ressemblaient davantage aux profils de charognage que de chasse active — alimentant le débat sur les capacités de chasse des hominidés précoces.
La céramique et son organisation de production
L'organisation de la production céramique — qui fait la poterie, où, pour qui, avec quels outils, selon quelles logiques économiques — laisse des traces matérielles spécifiques (outillage, déchets de cuisson, standardisation des formes). Des ethnoarchéologues comme Dean Arnold au Guatemala et Carol Kramer en Inde ont documenté des ateliers céramiques contemporains pour comprendre comment inférer ces organisations à partir des vestiges archéologiques. Ces travaux ont montré, par exemple, que la standardisation des formes est corrélée à une production spécialisée à grande échelle, ce qui permet de déduire des niveaux de spécialisation artisanale dans des sociétés anciennes.
L'utilisation de l'espace dans l'habitat
Comment les sociétés du passé organisaient-elles l'espace dans leurs maisons et leurs villages ? L'ethnoarchéologie de l'espace (ethnoarchaeology of space) étudie comment des sociétés contemporaines utilisent l'espace architectural — quelles activités se déroulent dans quelles zones, comment les déchets sont-ils distribués, comment l'espace est-il sexuellement ou socialement différencié. Ces observations alimentent des interprétations des distributions d'artefacts dans les maisons fouillées. Les travaux de Susan Kent sur les sociétés nomades et semi-nomades ont montré une corrélation entre le degré de sédentarité et le degré de compartimentage spatial.
Les limites de l'analogie ethnoarchéologique
L'ethnoarchéologie suppose que les sociétés contemporaines non industrielles constituent des « analogues » utilisables pour interpréter des sociétés préhistoriques. Cette analogie a des limites importantes. Les sociétés contemporaines, même les plus isolées, ont été en contact — direct ou indirect — avec l'économie mondiale et ont adapté leurs pratiques en conséquence. Aucune société contemporaine n'est un « fossile vivant ». De plus, l'analogie risque d'imposer des catégories modernes à des situations passées : toutes les sociétés de chasseurs-cueilleurs ne sont pas identiques, et les inférences de l'une à l'autre doivent être prudentes.
Les constructions et l'architecture vernaculaire
Un autre domaine d'application important est l'étude des constructions vernaculaires — maisons en pisé, en pierre sèche, en bois, en briques crues. Comment construire sans plans préétablis, quelle est la durée de vie d'une maison en briques crues non entretenue, comment une communauté reconstruit-elle après un incendie ? Ces questions, répondues par l'ethnoarchéologie dans des contextes actuels au Yémen, au Mali ou en Éthiopie, alimentent des interprétations des phases de reconstruction dans les stratigraphies de tells du Proche-Orient ou d'Afrique.
Les études sur les villages africains actuels ont montré que la disposition des maisons, des greniers et des enclos à bétail reflète l'organisation sociale (familles nucléaires, familles polygames, groupes claniques) de façons spécifiques et régulières — régularités qui peuvent ensuite être projetées sur les plans de fouilles de villages préhistoriques.
L'ethnoarchéologie aujourd'hui
La discipline a évolué vers des approches plus réflexives. Au lieu de chercher des « lois » universelles du comportement humain, les ethnoarchéologues contemporains cherchent à identifier la gamme de variabilité possible des comportements et de leurs traces matérielles — fournissant ainsi une palette d'interprétations possibles plutôt qu'une seule réponse. La collaboration avec les communautés étudiées, incluant la restitution des résultats et la co-interprétation, est devenue une exigence éthique de plus en plus reconnue.
L'ethnoarchéologie et les sociétés à écriture
Longtemps cantonnée aux sociétés sans écriture, l'ethnoarchéologie s'applique aussi à des sociétés historiques. L'étude du fonctionnement actuel d'ateliers artisanaux dans des villes d'Afrique du Nord ou du Proche-Orient, dont les techniques n'ont pas changé depuis des siècles, fournit des analogies pour l'interprétation des quartiers d'artisans dans des villes antiques comme Alexandrie ou Carthage. La poterie faite à la main dans des villages du Guatemala contemporain aide à interpréter les assemblages céramiques mayas. Ces analogies « à courte distance culturelle » sont généralement considérées comme plus solides que les analogies entre des sociétés très éloignées dans le temps et dans l'espace.
À explorer sur la carte
Des régions où l'ethnoarchéologie a été pratiquée — Afrique australe, Amazonie, Alaska, Proche-Orient — abritent de nombreux sites archéologiques répertoriés sur la carte.