La zooarchéologie : lire l'histoire humaine dans les os d'animaux
Les restes d'animaux sont parmi les vestiges les plus communs dans les sites archéologiques. Qu'il s'agisse d'os de mouton dans le dépotoir d'une maison romaine, de coquillages accumulés sur un site côtier préhistorique, ou de dents de cheval dans une tombe de l'Âge du bronze des steppes, ces vestiges sont des sources d'information précieuses sur ce que les gens mangeaient, quelles espèces ils domestiquaient, quel environnement ils habitaient, et comment ils organisaient leur économie. La zooarchéologie (ou archéozoologie) est la discipline qui les étudie.
Les fondamentaux de la zooarchéologie
L'analyse zooarchéologique commence par l'identification des espèces présentes dans un assemblage osseux. Cette identification utilise des collections de référence d'os modernes de toutes les espèces susceptibles d'être présentes, avec lesquelles les fragments archéologiques sont comparés morphologiquement. L'identification peut atteindre l'espèce, le genre ou seulement la famille selon l'état de conservation des os. Une fois les espèces identifiées, on procède à la quantification — combien d'individus représentent les os retrouvés, quelle était la taille minimale du troupeau, quelle proportion relative entre les espèces.
Les marques de découpe et les processus d'accumulation
Les os retrouvés dans les sites archéologiques ne s'y trouvent pas par hasard. Ils résultent d'activités humaines (consommation alimentaire, artisanat, activités rituelles) ou de processus naturels (charognage, transport par des carnivores). Distinguer ces origines est crucial pour l'interprétation. Les marques de découpe — stries laissées par un outil tranchant sur l'os — indiquent une désarticulation et un décharnement humains. Les traces de mâchoires de carnivores — ponctuations et striures caractéristiques — indiquent une intervention animale. Ces signatures différentes permettent de reconstituer la chaîne d'accumulation des os.
La domestication des animaux
La zooarchéologie est l'outil fondamental pour documenter la domestication des animaux. Les animaux domestiques diffèrent de leurs ancêtres sauvages de plusieurs façons détectables sur les ossements : changements de taille (les premières vaches domestiques sont plus petites que les aurochs sauvages), changements de morphologie des cornes ou des pattes, profils d'abattage différents (les animaux domestiques sont souvent abattus à des âges spécifiques pour optimiser la viande ou la laine). Ces critères permettent de dater et de localiser les processus de domestication pour le mouton, la chèvre, le bœuf, le porc, le cheval et d'autres espèces.
Les profils d'abattage et la gestion des troupeaux
L'âge des individus au moment de leur mort — estimé par l'état d'usure des dents et la fusion des épiphyses des os longs — révèle les stratégies économiques des éleveurs. Un troupeau dont on abat surtout des jeunes mâles après le sevrage indique une économie orientée vers la viande. Un troupeau où les femelles vivent longtemps et les mâles sont peu nombreux et très vieux suggère une économie laitière. Les profils d'abattage des bovins dans les grandes villes romaines suggèrent l'importation de bêtes déjà adultes depuis les provinces productrices — un commerce de longue distance attesté autrement par les sources écrites.
Les fouilles de Çatalhöyük et le bovin sauvage
Les fouilles de Çatalhöyük (voir article dédié) ont produit l'un des assemblages zooarchéologiques les mieux analysés du monde pour la période néolithique. Les résultats montrent que l'aurochs sauvage (Bos primigenius) était chassé intensivement par les habitants — des crânes de taureaux sauvages ornaient les murs des maisons — mais que l'animal n'était pas encore domestiqué au début de l'occupation du site. La domestication du bœuf semble s'être produite graduellement sur plusieurs siècles, attestée par des changements morphologiques progressifs dans les assemblages osseux.
Les coquilles et la malacologie archéologique
Les coquillages — mollusques bivalves et gastéropodes — sont parmi les restes alimentaires les plus abondants et les mieux conservés dans les sites côtiers et fluviaux. Leur analyse (espèces, taille, saison de collecte déterminée par des isotopes d'oxygène dans les couches de croissance) révèle les pratiques de collecte, les saisons d'occupation des sites et les changements dans la disponibilité des ressources marines.
La zooarchéologie et le changement climatique passé
Les assemblages zooarchéologiques sont des témoins indirects des changements environnementaux. La disparition d'espèces de grands mammifères dans les séquences préhistoriques corrèle avec les extinctions du Pléistocène. L'arrivée d'espèces plus méridionales dans des niveaux romains d'Europe du nord suggère des épisodes de réchauffement. La zooarchéologie contribue ainsi à la paléoécologie et à la compréhension des interactions entre humains et environnement sur le long terme.
La zooarchéologie des animaux de prestige
Tous les animaux retrouvés dans les sites archéologiques n'ont pas de vocation alimentaire. De nombreuses espèces étaient élevées ou capturées pour leur valeur symbolique, rituelle ou de prestige. Les faucons dans l'Égypte ancienne, les lions dans les cours royales mésopotamiennes, les éléphants dans les cours indiennes, les ours dansants dans l'Europe médiévale — tous ces animaux laissent des traces ostéologiques identifiables. La fauconnerie médiévale, par exemple, est documentée archéologiquement par des dépôts d'os de rapaces dans des contextes aristocratiques, avant même les sources textuelles qui la décrivent. Les épizooties (épidémies animales) peuvent être détectées dans les assemblages osseux par des modifications pathologiques, offrant un éclairage zooarchéologique sur des crises économiques documentées par les textes.
Les études de provenance des animaux par les isotopes de strontium permettent de retracer les mouvements des troupeaux et des bêtes de commerce sur de longues distances. Des bovins élevés dans les provinces occidentales de l'empire romain et abattus dans les castra légionnaires des frontières rhénanes ou danubiennes ont été identifiés de cette façon — une preuve directe du commerce de bétail à l'échelle de l'empire. Cette approche isotopique, combinée à l'analyse génomique des races d'animaux domestiques anciens, permet de retracer les mouvements des populations humaines à travers les mouvements de leurs animaux.
L'ichtyoarchéologie et les ressources marines
L'étude des restes de poissons (ichtyoarchéologie) est une branche spécialisée de la zooarchéologie qui connaît un développement important. Les os de poissons, plus petits et plus fragiles que les os de mammifères, sont souvent sous-représentés dans les assemblages archéologiques si le tamisage fin n'est pas systématique. Les sites où le tamisage a été rigoureux révèlent parfois une proportion de poissons très supérieure à ce qu'on soupçonnait, modifiant les estimations de la part du poisson dans les régimes alimentaires anciens.
L'ichtyoarchéologie a contribué à documenter l'industrie romaine de salaison de poissons — une industrie internationale dont les cetariae (usines de salaison) sont archéologiquement connues au Portugal, en Espagne, en Afrique du Nord et en mer Noire. L'analyse des espèces de poissons dans les amphores de garum (sauce de poisson fermentée) et dans les déchets de production des cetariae a permis d'identifier les espèces utilisées (thon, bonite, maquereau, sardine selon les régions) et de tester la correspondance entre les données archéologiques et les mentions dans les sources antiques. La zooarchéologie marine contribue également à la paléoécologie des mers, en documentant les populations de poissons avant l'industrialisation de la pêche.
À explorer sur la carte
Des sites dont la zooarchéologie a fourni des résultats importants — Çatalhöyük, les sites du Paléolithique supérieur d'Europe et du Proche-Orient, les tells mésopotamiens — sont répertoriés sur la carte.