Troie : les couches archéologiques d'une ville légendaire
Troie (Hisarlık en turc) est une petite colline de 31 mètres de hauteur dans la plaine du Scamandre en Turquie nord-occidentale, à 4,5 kilomètres de la mer Égée. Sous ce modeste monticule se cachent au moins dix villes superposées couvrant de 3000 av. J.-C. à 400 apr. J.-C. — une stratigraphie de 3 400 ans d'occupation continue. L'identification de cette colline avec la Troie de l'Iliade d'Homère, proposée par Heinrich Schliemann en 1868 puis confirmée et nuancée par toutes les fouilles ultérieures, est aujourd'hui scientifiquement acceptée.
Les fouilles de Schliemann
Heinrich Schliemann, homme d'affaires milliardaire devenu archéologue autodidacte, convaincu depuis l'enfance que Troie avait réellement existé, obtint les droits de fouille en 1871. Sa méthode — creuser rapidement jusqu'aux niveaux les plus profonds pour trouver la « vraie » Troie homérique — causa des destructions considérables des niveaux intermédiaires. En 1873, il découvrit ce qu'il appela « le Trésor de Priam » — des milliers d'objets en or et en argent d'une valeur extraordinaire, qu'il fit sortir de Turquie clandestinement. Nous savons aujourd'hui que ce trésor datait de Troie II (2600-2200 av. J.-C.), soit environ mille ans avant la guerre de Troie supposée.
Les dix Troies
La chronologie des occupations de Hisarlık a été établie par les fouilles successives de Schliemann (1871-1890), de Wilhelm Dörpfeld (1893-1894, 1899-1900), de Carl Blegen (1932-1938) et du projet de Manfred Korfmann (1988-2005) :
Troie I (3000-2600 av. J.-C.) : le premier village fortifié, de modeste taille.
Troie II (2600-2200 av. J.-C.) : ville plus grande avec mégaron central et fortifications. Le « Trésor de Priam » appartient à cette phase.
Troies III-IV-V (2200-1750 av. J.-C.) : périodes de transition, villes de taille modeste.
Troie VI (1750-1300 av. J.-C.) : grande ville avec enceinte de tours et bastions rectangulaires, bâtiments en moellons. Une ville prospère entretenant des contacts commerciaux intenses avec le monde mycénien. Dörpfeld la proposait comme la Troie d'Homère.
Troie VIIa (1300-1180 av. J.-C.) : succession immédiate de Troie VI, moins prospère, probablement détruite par un incendie violent vers 1180. Blegen y reconnut les traces de la guerre de Troie — couche d'incendie, traits de flèches, os humains dispersés. C'est aujourd'hui le candidat le plus sérieux pour la Troie homérique.
Troie VIIb1 et VIIb2 (1180-1050 av. J.-C.) : occupations post-destruction avec des habitants pratiquant une céramique différente.
Troie VIII (750-350 av. J.-C.) : cité grecque archaïque et classique d'Ilion.
Troie IX (350 av. J.-C. – 400 apr. J.-C.) : cité hellénistique et romaine (Ilium Novum), avec un temple d'Athéna, une agora et des bains romains.
Le Trésor de Priam
Les objets du Trésor — couronnes d'or, diadèmes, bijoux, vases en or et en argent, poignards en cuivre — furent sortis clandestinement de Turquie par Schliemann et finalement exposés à Berlin. Saisis par les Soviétiques en 1945, ils se trouvent au musée Pouchkine de Moscou depuis 1945, revendiqués à la fois par la Turquie et l'Allemagne dans une controverse de propriété non résolue.
La ville basse : une découverte majeure
Les fouilles de Manfred Korfmann révélèrent dans les années 1990-2000 que Troie VI était entourée non seulement par la citadelle connue mais par une ville basse s'étendant sur 30 hectares supplémentaires, protégée par un fossé de 1,5 kilomètre de longueur. Cette découverte décupla la taille estimée de la ville et renforca considérablement sa plausibilité comme site homérique.
La question homérique
La question de savoir si l'Iliade reflète une réalité historique reste ouverte. Une guerre mycénienne contre une cité anatolienne dans la région du détroit des Dardanelles vers 1200 av. J.-C. est archéologiquement plausible. Des textes hittites mentionnent un pays nommé « Wilusa » (peut-être Ilios) dans la région de l'Iliade, et un roi nommé Alaksandu (peut-être Alexandre/Pâris). Mais l'Iliade telle que nous la connaissons fut composée des siècles après les événements supposés, et sa relation à l'histoire réelle reste une question ouverte.
Troie après Korfmann : les recherches récentes
Depuis la mort de Manfred Korfmann en 2005, les fouilles à Hisarlık continuent sous la direction d'Ernst Pernicka et de son équipe germano-turque. Les recherches récentes se concentrent sur la ville basse de Troie VI-VIIa — dont la configuration exacte reste à préciser — et sur l'analyse fine des archives céramiques et métallurgiques des différentes phases. Des fouilles préventives dans la région du Troade (plaine du Scamandre) ont mis en évidence un territoire agricole dense avec de nombreux sites secondaires gravitant autour de Troie, renforçant son image de centre régional.
Le musée de Troie, inauguré en 2018 dans la ville de Çanakkale à quelques kilomètres du site, présente une synthèse remarquable des fouilles depuis Schliemann jusqu'aux travaux récents. Il expose une sélection de céramiques, d'objets métalliques et de maquettes illustrant les différentes phases d'occupation. La question du Trésor de Priam — conservé au musée Pouchkine de Moscou depuis 1945 et revendiqué par la Turquie et l'Allemagne — est présentée dans le musée comme une question ouverte de restitution du patrimoine culturel, illustrant les complexités de l'histoire de la discipline archéologique au XIXe siècle.
Troie dans la culture mondiale
Peu de sites archéologiques ont autant de résonance culturelle que Troie. L'Iliade d'Homère est l'un des textes fondateurs de la littérature occidentale, et la quête de la « vraie Troie » a fasciné des générations d'érudits et de voyageurs depuis l'Antiquité — Alexandre le Grand visita le site lors de sa campagne asiatique et rendit hommage à Achille. La découverte par Schliemann d'une ville réelle sous la colline d'Hisarlık fut un moment fondateur de l'archéologie moderne, même si ses méthodes sont aujourd'hui considérées comme destructives.
L'articulation entre Troie archéologique et Troie littéraire reste une question stimulante pour l'historiographie. L'Iliade n'est pas un document historique — c'est une épopée composée plusieurs siècles après les événements qu'elle prétend décrire, dans une tradition orale. Mais elle contient peut-être des mémoires déformées de conflits réels de l'Âge du bronze tardif dans le monde égéen. La recherche archéologique peut documenter l'existence d'une ville importante à Hisarlık, sa destruction vers 1180 av. J.-C. et ses contacts avec le monde mycénien ; elle ne peut pas confirmer l'existence d'Achille, d'Hector, ou même de la guerre de Troie telle que la raconte Homère. Cette tension entre légende et archéologie est l'une des plus productives de la discipline.
À explorer sur la carte
Troie (Hisarlık) est répertoriée sur la carte avec ses informations de visite. Le musée de Troie, ouvert en 2018, présente les résultats des fouilles depuis Schliemann.